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Le poker rafle la mise

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Le poker rafle la mise

500 000 Français y jouent. En moins de dix ans, ce jeu de cartes est sorti de la marginalité, passant des tripots enfumés aux sites de parties en ligne et aux émissions de télévision à succès. A tel point que l'Etat redouble de vigilance.

Le 2 janvier 2007

Pendant les fêtes, les plus heureux ont eu les jetons. Et leur famille ou leurs amis, la peur de ne pas en trouver à temps. Sésame des parties de poker, ces pièces plates en résine, rangées dans des coffrets plus ou moins luxueux, figuraient en bonne place dans les listes de cadeaux. «En un an, on a multiplié les ventes par 20», assure ce vendeur d'un grand magasin. «Par 200, surenchérit la responsable d'une boutique spécialisée. En même temps, on partait de loin.» Pour arriver à un phénomène de société. Aujourd'hui, 500 000 Français jouent au poker. Assidûment pour la moitié d'entre eux, occasionnellement pour l'autre. Le jeu fait l'objet de DVD pédagogiques (Poker Coach, éd. Studio Canal; Poker. Les secrets d'un champion, éd. Sogimage) et de nombreux livres, incite les grandes écoles et les universités, de Sup de co à la Sorbonne, à lui consacrer une association, s'invite au cinéma (du récent Casino Royale au prochain thriller Pars vite et reviens tard), truste le contenu de trois magazines à la santé éclatante - si on en croit Georges Djen, directeur de la publication de Live Poker: «Dès le premier numéro [sorti cet été], tiré à 35 000 exemplaires, les fonds étaient amortis par les publicités de jeux en ligne. Pour le troisième, on est passé à un tirage de 50 000.»

Comment cette flambée de flambeurs a-t-elle pris? A l'origine, il y a le nas, un jeu importé de Perse en 1820, qui se pratiquait avec une vingtaine de cartes (dont on pourra voir une partie dans le film L'Ile aux trésors, en salles le 31 janvier). Le nombre passe rapidement à 52 et le jeu est rebaptisé poker (de pochen, «frapper» en allemand), de l'autre côté de l'Atlantique. Des saloons du Far West aux arrière-salles de tripots, il demeure longtemps mal vu. Il ne sort de la marginalité qu'à la fin des années 1990, quand Steve Lipscomb, producteur d'émissions de télé, et Lyle Berman, joueur richissime, créent le World Poker Tour (WPT), un championnat international diffusé sur les écrans américains. 10 millions de téléspectateurs plus tard, les chaînes concurrentes se mettent au diapason, les tournois se multiplient, les sites Internet pullulent. La France n'échappe pas à la contagion.

Il y a deux ans, Patrick Bruel, acteur, chanteur, accessoirement champion du monde de poker en 1998, et Bruno Fitoussi, président de VIP-Gaming, société de conseil pour des casinos comme le Bellagio, à Las Vegas, persuadent Canal de diffuser le WPT. 200 000 curieux sont au premier rendez-vous, en 2005, plus du double en 2006. «Le programme génère même des abonnements!» s'étonne une responsable de la chaîne cryptée. Paris Première embraie et lance Le Tournoi des as, où des vedettes s'affrontent sous l'oeil des caméras. Les audiences grimpent. Le bouche-à-oreille aiguise les envies. L'engouement finit par toucher toutes les couches sociales, tous les âges et les deux sexes. «Au côté convivial s'ajoute le plaisir de se faire peur, témoigne Patrice, joueur amateur et chef de projet chez France Télécom. L'incertitude provoque une montée d'adrénaline. Pour une centaine d'euros dépensés (ou gagnés) dans la nuit, on vit des sensations uniques.»

Ainsi, dans des milliers de foyers, les dîners entre amis sont remplacés par des soirées poker, les salles à manger se transforment en cercles privés, avec la table recouverte d'un tapis vert, de jetons, sans oublier le bouton du «dealer»... «Le poker possède une dramaturgie très cinématographique, déclare le journaliste et joueur averti Philippe Dana. C'est Le Kid de Cincinnati revisité à Garges-lès-Gonesse!»

«On met son intelligence au service du mensonge»

Le succès est également dû à la simplicité du jeu. De toutes les formes de poker, celle des compétitions, le Texas hold'em (de l'anglais hold them: «tiens-les»), est la plus accessible aux néophytes: de 4 à 10 joueurs ont chacun 2 cartes en main, tandis que 5 autres, communes pour tous, sont successivement retournées sur la table. Celui qui a la meilleure combinaison (paire, brelan...) emporte le pot. «Le hold'em est facile et spectaculaire à la fois, explique le journaliste Michel Abécassis, champion du monde sur Internet en 2002. Même devant sa télé, on reste subjugué par 10 gars assis autour d'une table! Pas besoin d'effets de réalisation: les cartes se chargent de tout.»

La façon de miser des joueurs assure aussi le spectacle. Logiquement, la somme engagée correspond à la valeur que le compétiteur donne à sa «main». Mais celui-ci peut bluffer. Dès lors, il doit être fin psychologue et bon comédien. «Ce jeu porte en lui les principes de son débordement, comme le bluff, estime l'anthropologue Jean-Didier Urbain, spécialiste des loisirs. Avide de transgression, on est heureux de mettre son intelligence au service du mensonge.» Corollaire de ce concours de dupes: chacun se croit toujours plus malin qu'il ne l'est. «Les règles s'apprennent en deux minutes; la pratique s'acquiert sur toute une vie», prévient Patrick Bruel.

People au tapis

Hier cow-boys poussiéreux, les VRP du poker sont désormais de fringantes personnalités. Invitées au Tournoi des as, sur la chaîne Paris Première, la plupart d'entre elles n'avaient jamais touché un «flop» (cartes sur le tapis) de leur vie. Comme les humoristes Omar Sy et Bruno Salomone, et l'animatrice Virginie Efira, parvenus en finale après avoir éliminé d'authentiques champions. Ils ont pris goût au jeu et rejoint les soirées mensuelles, très prisées, de l'Aviation Club de France (ACF), à Paris. Parmi les habitués: le comédien Gaspard Ulliel, le chanteur Christophe, le producteur Eric Altmayer, l'actrice Alice Taglioni, ou Bruce Toussaint (Canal ), qui a passé le week-end du Jour de l'An avec femme et amis à jouer au poker. D'une vingtaine il y a un an, le nombre des fidèles aux soirées de l'ACF est passé à une bonne centaine. Certains s'invitent les uns chez les autres, pour prolonger le plaisir. Leur «cave» (investissement de départ) n'est pas à l'aune de leurs comptes en banque: 40 euros maximum. Mais rien ne les empêche de se «recaver» (réinvestir, donc) autant de fois qu'ils veulent, comme le font souvent le producteur Thomas Langman ou l'animateur Arthur.

Or, si tout le monde peut bien jouer, tout le monde ne peut devenir champion. Pour une partie entre amis, on prévoit les bières et des en-cas. Pour un tournoi ou une compétition, on prépare son corps. «On joue douze heures d'affilée pendant trois ou quatre jours, raconte Patrick Bruel. Une préparation physique est indispensable pour garder une grande force mentale, une certaine lucidité et une fraîcheur de raisonnement. Moi, je fais du sport, je vais au sauna, je gère mon alimentation.» Peu nombreux il y a dix ans, ces joueurs aguerris sont désormais légion, et de plus en plus jeunes. Internet a changé la donne et le public concerné. Si la présence féminine n'excède pas 10% dans les salles officielles, elle dépasse 40% sur Internet. «La Toile est comme un simulateur de vol, prévient Bruno Fitoussi (Vip-Gaming). Il y manque l'essentiel: le regard de l'adversaire.» Reste que des amateurs peuvent gagner, via des concours en ligne, un droit d'inscription pouvant atteindre 10 000 dollars, pour un championnat quelconque, et empocher à l'arrivée jusqu'à 12 millions de dollars. Le rêve américain.

«C'est bien plus efficace qu'un stage de saut à l'élastique»

Pascal Perrault, bien qu'issu de la «vieille école» (47 ans, dont 33 de poker), n'est pas loin d'atteindre ce rêve. Propriétaire d'une pharmacie à Paris et champion d'Europe en 2000, il est désormais sponsorisé par un site. «Il y a quelques années, des amis critiquaient ce hobby. Aujourd'hui, les mêmes m'appellent pour solliciter mes conseils.» Du coup, Perrault donne également des cours, au sein de la Caponga Poker School, qu'il a créée au Brésil. Outre les vacanciers, il vise surtout les entreprises: «C'est bien plus efficace qu'un stage de saut à l'élastique! Le poker est une source d'enseignements pour les cadres: contrôle de soi, prise de décision, relations humaines...»

La loi, elle, n'est pas si enthousiaste. Le 30 novembre, l'Assemblée nationale a adopté quatre amendements contre les jeux en ligne, dont un permettant à l'administration fiscale d' «interdire, pour une durée de six mois renouvelable, tout mouvement ou transfert de fonds en provenance des personnes physiques ou morales qui organisent des activités de jeux, paris ou loteries», jugés illégaux en France. Une décision qui soulage Armelle Achour, créatrice de l'association SOS Joueurs: «Tous les jeux d'argent laissant le joueur à proximité du lieu de ses paris présentent un risque de dépendance. Sur Internet, où la personne est en tête à tête avec son ordinateur, le danger est encore plus grand.»

Les internautes organisent déjà la résistance, via une pétition intitulée «Libérez nos jetons!» et un blog virulent, Laisseznousjouer.com. Michel Abécassis, responsable éditorial du site anglais Winamax.com, s'insurge: «L'argument moral consistant à dire qu'on peut devenir accro au poker ne tient pas. Sinon, pourquoi continuer à autoriser le Rapido? Le poker n'est pas qu'un jeu de hasard, comme la loi le prétend.»

Plus nuancé, Patrick Bruel a participé à l'élaboration d'un site gratuit, WAM-Poker, agrémenté de conseils pédagogiques: «J'ai contribué à changer l'image du poker en France. Je m'évertue désormais à transmettre une certaine autodiscipline. Que des mômes passent leurs nuits à jouer, au détriment d'autres activités, c'est nul. Qu'ils usent de la Carte bleue de leurs parents, c'est inadmissible.»

Pour les policiers des Renseignements généraux (RG), il n'y a pas d'équivoque: toute partie jouée en dehors d'un cercle ou d'un casino est illégale. «Les parties privées sont tolérées, précise toutefois Dominique Bertoncini, commissaire aux RG. Sont interdites celles où un organisateur prélève un pourcentage.» Et ce, même si ses intentions sont louables, telle l'association niçoise Riviera Poker Club, verbalisée parce qu'elle organisait un tournoi en plein Téléthon, alors qu'elle était décidée à reverser tous les gains à l'Association française contre les myopathies.

Pots et impôts

Si le poker vous rapporte, dans l'année, plus de 7 633 euros, vous devez apposer le montant sur votre déclaration d'impôts, dans la case «bénéfice non commercial» (BNC). «Là où les prostituées inscrivent leurs émoluments, ironise un avocat fiscaliste. Tout revenu, dès lors qu'il est substantiel, est taxable, quelle que soit sa provenance.» Si vos gains proviennent d'un site Internet, c'est beaucoup plus simple: vous n'aurez bientôt rien à déclarer, puisque «tout flux financier en provenance de sites inventoriés par l'Observatoire des jeux d'argent liés aux nouvelles technologies devra être bloqué par les banques», rappelle Dominique Bertoncini, commissaire aux Renseignements généraux, citant la loi qui devrait être votée sous peu.

«Le poker devient la Maïzena des casinos»

Le monopole d'Etat est une affaire sérieuse. Et le poker en est une bonne. De trois tables en 1995, l'Aviation Club de France (le plus ancien et réputé cercle parisien) est passé à une quinzaine, qui affichent souvent complet. Mais, devant la demande croissante de joueurs et l'offre limitée de lieux «autorisés», le ministère de l'Intérieur a concédé aux casinos, à titre exceptionnel l'été dernier, à titre officiel d'ici à quelques semaines, le droit d'accueillir les amateurs de cash games, qui doivent reverser entre 3 et 5% de leurs gains à l'établissement. Le pourcentage, bienvenu pour payer croupiers et surveillants, est accessoire aux yeux des casinotiers. «Maintenant que les jeux de table sont accessibles sans taxe d'entrée, le poker devient la Maïzena des casinos, reconnaît Patrick Partouche, président du directoire du groupe Partouche et producteur du Tournoi des as. Il permet de mélanger l'huile et l'eau: aux joueurs traditionnels vont s'ajouter ceux d'Internet. On va enfin créer une nouvelle clientèle.» Avec, toutefois, un contrôle accru des amateurs de poker, systématiquement enregistrés par le personnel Partouche sur un fichier annexe: «Cela permet de surveiller les flux et d'empêcher les petits malins de venir en bande pour pigeonner des néophytes.»

Ces propositions pleines de bonne volonté ne remplaceront pas le plaisir d'une partie entre potes. En trente ans de poker, Bruno Fitoussi dit avoir croisé «une dizaine de personnes qui se sont ruinées, une centaine qui ont fait fortune, et des milliers qui s'amusent encore». Le million de Français est pour bientôt. Les fabricants de jetons ne sont pas près d'aller au tapis.


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